Irradiante Sœur Emmanuelle
Mercredi 22 octobre 2008Aujourd’hui sœur Emmanuelle a rejoint sa dernière demeure. L’occasion de relire et se remémorer l’exemple que fut sa vie pour tous les gens de bonne volonté. Il y avait en effet quelque-chose d’irradiant chez sœur Emmanuelle. Une source d’énergie inépuisable, un mouvement permanent d’amour de l’autre, d’où qu’il vienne, quelle que soit sa culture ou sa religion.
De cette voix perchée très haut dans les aigus, elle savait mettre les points sur les « i », regardant son interlocuteur droit dans les yeux en lui demandant, avec le tutoiement qui sied aux personnes justes : « qu’as-tu fais pour l’autre aujourd’hui ? ». L’autre était souvent un chef d’Etat… Elle n’en avait cure…
Il faudra bien des lustres pour comprendre précisément le sens de cet engagement, selon moi. Et que dire de la crise financière actuelle ? Elle qui vivait dans les ordures ? Je n’ai pas voulu réagir tout de suite à son décès, me donnant le temps du deuil du frère catholique que je suis.
Je suis vraiment abattu de cette absence. Triste de perdre l’une des meilleures d’entre-nous. Certes, nous savions. Certes, nous étions préparés et aimions l’idée du centenaire de cette sainte, la semaine prochaine. Et, à la fois, je suis heureux qu’elle ait pu échapper à ce qui la terrifiait le plus, la douleur de l’agonie.
Son sommeil, comme le silence, est le meilleur argument de son action, ancrée dans la réalité. Sans mot dire, elle nous a quitté. Réveillant notre propre identité, nos plus profonds atermoiements, notre quête de sens.
Tout, dans les moindres détails étaient préparés. Elle ne supportait pas l’à peu-près. Même dans l’organisation de son absence.
Voilà une jeune fille, folle d’amour du Christ. Si ce n’est intellectuelle, du moins professeur de littérature qui végète, dans sa communauté, entre Jérusalem et Istanbul, trop libre pour se voir cloisonner. Là voilà désormais femme en quête d’absolu, qui a choisi librement de changer le monde pour le rendre meilleur dans la praxis de l’homme, et surtout dans les conséquences du système économique qu’il s’est imposé, cruel, à lui-même.
Le pire et le meilleur, bien sûr. Autant dire qu’avec ce regard-là, nous sommes tous responsables. Pas directement, c’est entendu, mais les bidonvilles existent encore… Elle ne pouvait supporter l’idée, Elle a agit. Elle invitait les occidentaux que nous sommes à en prendre conscience, elle y réussit quelques-fois.
Je me souviens de sa réaction lorsqu’elle a pris conscience des moins bien lotis au Liban, pays riche mais en guerre à l’époque. A juste propos, elle avait identifié 50 000 gamins sans scolarité, surtout musulmans, dans un pays riche en écoles, certes dévastées… Sa sauvegarde ? Les médias occidentaux, elle en a usé voire abusé. Le résultat fut fulgurant. La quasi-totalité d’entre-eux a retrouvé le chemin de l’école… En pleine guerre… Avec des cahiers vierges achetés dans les supermarchés belges ou français.
Acceptant les affres de la pauvreté, vivant au cœur de l’extrême possible, elle donne a voir ce que le cœur de l’homme offre de meilleur, l’exemple à suivre simplement. Dans son fauteuil de moribonde, là voilà intimer, encore et encore, le cri de la guerre intérieure, l’absolue vérité de notre excellence, comme un ordre moral, une nécessité vitale.
L’oxygène dans les narines, bougeant comme un cabri, elle persiflait, vitupérait, stigmatisait encore et encore l’organisation humaine. Tonitruant son Totus tuus, « tout à tous » qui raisonne plus que jamais.
L’idée n’est pas de culpabiliser, au contraire. J’entends encore ses mots affirmant, avec le ton péremptoire et incroyablement énergétique qui était le sien : « Yalla !» , « Avançons ! », « Marchons ensemble ! »
Elle était sûrement le sel de notre compréhension de l’autre, entre musulmans et chrétiens notamment, entre tous les hommes surtout. Les mots, superbes, des autorités tunisiennes, turques et égyptiennes le prouvent avec force.
Je tenais à saluer cette grande dame, autorité morale sans conteste, qui est entrée dans nos cœurs par la seule force de son exemple, de ses mots, de ses sourires et de son engagement sans faille.





